Le banc de la place Récaborde, ou la rentrée des trottoirs à Pau

Samedi 5 septembre, 9h20, une camionnette blanche s'est garée en travers du trottoir de la rue Samonzet, à hauteur du numéro 14. Trois hommes déchargeaient des présentoirs de fournitures scolaires, et une mère avec poussette a dû descendre sur la chaussée, là où la rue se rétrécit entre la place Récaborde et la rue des Cordeliers.

Ce qui se répète chaque septembre

Le premier lundi de classes, les trottoirs du centre ancien se chargent d'un mobilier qui n'a rien à voir avec le bâti : cartons de cahiers, rouleaux de papier affiche, bacs empilés devant les seuils.

Rue Samonzet, rue des Cordeliers et rue Henri-IV concentrent l'essentiel du phénomène, parce que les commerces y sont étroits et que l'arrière-boutique sert de réserve. La scène du 5 septembre n'a rien d'exceptionnel. Elle s'est produite à la même période en 2019, en 2021, en 2023 et en 2024, avec des variantes de quinze à vingt mètres selon les enseignes. Ce que ça change, concrètement, se mesure en centimètres, et le trottoir de la rue Samonzet fait 1,42 mètre de large au droit du numéro 14, dont un présentoir standard en occupe 60, ce qui laisse 80 centimètres, insuffisants pour croiser une poussette et un fauteuil roulant dans de bonnes conditions. Une riveraine, Sylvie Lacaze, 62 ans, qui habite au 9 depuis 1998, résume : « Je longe les vitrines avec mon cabas, mais je ne peux plus m'arrêter. On me pousse dans le dos. »

Les livraisons de rentrée n'ont jamais été un accident.

Ce qui se répète chaque septembre

Trois rues, une même géométrie

La configuration du quartier explique la récurrence mieux que la négligence. Les rez-de-chaussée commerciaux ont été conçus au XIXe siècle pour des activités qui stockaient peu ; les livraisons de rentrée représentent aujourd'hui des volumes que les réserves de 12 à 18 mètres carrés ne peuvent absorber.

Un gérant de papeterie, Marc Dufau, 47 ans, installé rue des Cordeliers depuis 2011, décrit la contrainte sans détour : « Je reçois quatre palettes en deux semaines, je n'ai pas de quai, je n'ai pas de monte-charge. Si je ne sors pas les cartons, je bloque l'accès à la caisse. »

Le même schéma se rejoue à Ousse-des-Bois et à Saragosse, mais avec moins d'intensité, parce que les trottoirs y sont plus larges de 40 à 90 centimètres et que les commerces disposent de parkings. Le centre ancien, lui, cumule les contraintes : chaussée étroite, stationnement unilatéral, sens unique, arrêt de la ligne P7 à cinquante mètres du point le plus encombré. Rien ne bouge.

Ce que dit la règle, ce que dit le terrain

L'article R. 116-2 du code de la voirie routière interdit l'empiètement sur la voie publique sans autorisation, et la mairie de Pau délivre chaque année des permis de stationnement temporaire pour les livraisons, valables de 7h à 11h. Le problème n'est donc pas l'absence de cadre : il est dans le décalage entre l'horaire autorisé et l'horaire réel.

À 11h05 le 5 septembre, la camionnette de la rue Samonzet était encore là, moteur coupé, hayon ouvert. Antoine André, qui suit les questions de voirie pour plusieurs commerçants du secteur, a relevé les mêmes écarts en 2023 et en 2024, sur des périodes de dix jours. Il ne s'agit pas d'une fraude organisée : les livreurs enchaînent six à huit arrêts sur une tournée qui commence à Lescar et finit à Billère, et prennent du retard dès le premier client, si bien que le permis signé pour onze heures devient un papier sans effet réel dès que la première palette a glissé du hayon. « Le permis dit 11h, la tournée dit midi et quart, et personne n'a intérêt à verbaliser une palette de cahiers », constate-t-il.

Les solutions essayées, et pourquoi elles retombent

Une zone de livraison a été peinte en jaune rue Henri-IV en septembre 2022, avec une borne de dix minutes. Elle a fonctionné trois semaines. Puis des voitures ventouses l'ont occupée en permanence, faute de contrôle régulier. En 2023, la Ville a proposé aux commerçants de mutualiser une plateforme de déchargement rue Gontaut-Biron, à 180 mètres, mais deux enseignes sur onze ont signé, et le coût, 340 euros par mois et par commerçant, a suffi à décourager les autres, d'autant que la plateforme imposait une manutention supplémentaire que ni les réserves ni les effectifs ne permettaient d'assumer en période de pointe.

Aurélie Thomas, qui gère les stocks d'une enseigne de fournitures du secteur, a testé en 2024 la livraison en deux fois, à 8h et à 14h. Résultat : deux créneaux de trente minutes au lieu d'un de quatre-vingt-dix, mais deux fois plus de véhicules sur la même place. « On a déplacé le problème de deux heures, pas résolu », dit-elle.

La même expérience, menée rue des Cordeliers, a produit le même effet.

Ce que vivent les riverains, sans drame mais sans trêve

Le désagrément ne se limite pas aux trois semaines de septembre. Les cartons vides restent parfois jusqu'au 10 octobre devant les rideaux baissés, et les adhésifs arrachés collent aux semelles.

Nadia Belkacem, qui habite rue Henri-IV et travaille à l'hôpital de Pau, part à 6h40 pour éviter la cohue du matin ; elle a renoncé à sortir sa fille de trois ans en poussette après 8h30. « Je la porte jusqu'à la voiture, garée au parking du Hédas. C'est dix minutes de plus, tous les jours. »

Les commerçants, eux, ne demandent ni faveur ni dérogation permanente. Plusieurs évoquent une plateforme logistique unique en périphérie, avec navettes légères vers le centre, sur le modèle de ce qui existe à Bayonne depuis 2021. Le coût d'amorçage reste l'obstacle : entre 60 000 et 90 000 euros pour une première année, selon les estimations échangées en réunion publique le 17 juin 2025 à la mairie de quartier.

Personne, dans les réunions, ne conteste la difficulté. Ce qui revient, c'est l'absence de calendrier. La commission extra-municipale du commerce s'est réunie cinq fois entre janvier 2023 et mars 2025, et chaque compte rendu mentionne le sujet sans jamais fixer de date d'application, ce qui laisse les riverains et les commerçants dans la même incertitude année après année. Une habitante du 22 rue Samonzet, Élise Ferrand, 38 ans, résume la lassitude : « On nous écoute poliment, on repart avec la même trottinette dans les jambes. »

Le calendrier scolaire, lui, ne bouge pas. La rentrée 2026 a eu lieu le 1er septembre ; la prochaine est fixée au 1er septembre 2027. Le phénomène, lui, a déjà recommencé. Le 8 septembre à 10h15, deux palettes occupaient le trottoir devant le 27 de la rue des Cordeliers, et une poussette descendait sur la chaussée pour les contourner.

Ce n'est ni un scandale ni une urgence. C'est une gêne de dix à vingt jours par an, prévisible, localisée, documentée, et qui revient parce que personne n'a jamais trouvé le moment politique pour trancher entre le confort des livraisons et l'espace de ceux qui marchent. La rentrée 2027 se prépare déjà dans les cartons.

L'article R.

Antoine André, Service client

Dernières notes